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7 janvier 2014 2 07 /01 /janvier /2014 07:01
Une belle histoire toujours tirée du blog Maintenant une histoire.

http://www.maintenantunehistoire.fr/


Il nei­geait depuis la veille. On ne voyait plus le che­min, ni le mur du pota­ger, ni les toits des ruches. Mais Mme Duteil ne se tour­men­tait pas. Elle avait arra­ché à temps les der­niers légumes, empaillé le tuyau de la pompe, mis le bois à l’abri, bou­ché le sou­pi­rail de la cave pour que les pommes de terre ne gèlent pas. Gestes de pré­voyance qu’elle accom­plis­sait seule depuis trois ans que son mari était en sana­to­rium. À la belle sai­son, un jar­di­nier venait l’aider ; l’hiver on s’en pas­sait. D’ailleurs il y avait Rosie, déjà forte pour ses treize ans.

Ce matin-​là, un matin de neige, elle se déso­lait, Rosie.
« Un temps pareil pour l’Épiphanie ; per­sonne ne vien­dra cher­cher notre « part à Dieu ».
Elle était si belle, la part de la galette ! Sui­vant la volonté de l’absent, on la dou­blait main­te­nant afin de le repré­sen­ter dans ce geste d’offrande. La pre­mière année, ça avait été la mère Che­nue qui en avait béné­fi­cié ; la seconde, Joa­chim, le tau­pier ; la troi­sième, un men­diant inconnu. Mais à cette heure la mère Che­nue était à l’hospice et le tau­pier était mort. Quant à comp­ter sur un pauvre de pas­sage, il n’y fal­lait pas son­ger. La neige iso­lait la ferme aussi sûre­ment que la mer une île.

« Que veux-​tu, Rosie, papa com­pren­dra bien qu’avec le mau­vais temps… »

Et voilà qu’avant que la mère eût achevé, Rosie avait couru à son man­teau, enfilé de grosses bottes et jeté d’un seul trait :
« J’ai trouvé à qui la don­ner notre part a Dieu ! Je vais faire un saut jusqu’à la Mulotière… »

Mme Duteil sur­sauta. Rosie déci­dant elle-​même de se rendre à la Mulo­tière, mais… mais… Quel était donc ce mystère ?

Depuis près d’une heure Rosie tra­vaillait dans la neige, tra­çant un che­min avec une pelle. C’était cruel­le­ment pénible, car la bise gla­ciale venait de se lever. Rosie ne sen­tait plus ses doigts. Dix fois, vingt fois, elle s’arrêta, ten­tée de reve­nir vers la cui­sine chaude de la ferme. Dix fois, vingt fois, elle poussa en avant en son­geant au but qu’elle s’était assigné…

Que dirait Ursule Plou­ben lorsqu’elle la ver­rait entrer à la Mulo­tière ? Ursule Plou­ben, la « nou­velle » de l’automne qui, élevée par une mère sans force pour la gron­der, gran­dis­sait comme une mau­vaise plante. Elle était deve­nue la plaie de l’école. Rosie, en par­ti­cu­lier, ne pou­vait plus la voir. Ursule ne lui avait-​elle pas volé sa gomme neuve, taché son arith­mé­tique… jusqu’à la grif­fer en récréa­tion et la pous­ser exprès pour la faire tomber ?

Tout cela s’était accu­mulé dans le cœur de Rosie, y mijo­tant sous le feu de la ran­cune. Mais en pen­sant à son papa si géné­reux, qui vou­lait qu’on le repré­sente de loin en don­nant sa part de galette, Rosie se sen­tait tous les cou­rages. Celui de faire une tra­ver­sée dans la neige et celui de par­don­ner à Ursule.

Cin­quante mètres à peine res­taient à déblayer pour arri­ver à la Mulo­tière. Les joues mor­dues par le froid, les yeux lar­moyants, les doigts gourds, Rosie voyait s’achever son tra­vail de ter­ras­sier. Sou­dain, la pelle lui échappa, venant buter contre un obs­tacle inat­tendu… Une forme humaine gisait en tra­vers de la route, à demi recou­verte d’un lin­ceul de neige.

Domp­tant l’émotion res­sen­tie à cette vue qui la fai­sait trem­bler comme une feuille, Rosie se pen­cha en avant et, recon­nais­sant le visage blême et immo­bile, elle poussa un cri : c’était Ursule. De la mai­son, Mme Plou­ben entendit.

Elle sor­tit, bou­le­ver­sée, chan­ce­lante, et tout en aidant à trans­por­ter sa fille, se répan­dit en san­glots aigus.

« Ma Doué… Mon Ursule ! Je l’envoyais juste cher­cher du pain ; on en avait plus : elle avait oublié d’en rap­por­ter hier ; le froid a dû la sai­sir et elle est tom­bée sans pou­voir se relever. »

Rosie activa le feu, mit sur Ursule toutes les cou­ver­tures de la mai­son et, par la trace si dure­ment faite, cou­rut à la ferme cher­cher sa mère. Car la pauvre Mme Plou­ben n’était pas de grand secours.

Dans la soi­rée, Ursule, encore très faible, regar­dait Mme Duteil évoluer autour d’elle, lui appor­ter un gros édre­don, la cou­vrant d’un châle douillet, fai­sant chauf­fer du vin aro­ma­tisé… Rosie met­tait une nappe à fleurs sur la table, y pla­çait un pot de confi­ture et une galette dorée… à croire que c’était un conte de fées…
« Rosie, viens donc m’expliquer ce que tu es en train de faire ici, toi avec qui j’ai été affreu­se­ment méchante ! Est-​ce que je suis tom­bée dans la neige ? Je n’arrive pas à com­prendre ce qui se passe… »

Rosie l’embrassa gen­ti­ment sur les deux joues, répon­dant simplement :

« Tu as oublié que c’est aujourd’hui le 6 jan­vier, jour de l’Épiphanie, jour de la galette des rois… je pen­sais que tu ne serais pas bien à la Mulo­tière cet après-​midi, et j’étais venue t’inviter à goû­ter le beau gâteau pétri par maman. »

La bonne Rosie ! comme on sen­tait bien qu’elle rayait d’un seul coup l’histoire de la gomme volée, du livre abîmé et de toutes les misères que lui avait faites Ursule…

Mme Duteil se mit à décou­per la bonne galette, et en la décou­pant elle son­geait à ce qu’elle met­trait dans la pro­chaine lettre au cher malade :

« Rosie a sauvé la vie à Ursule en la trou­vant à temps dans la neige. Elle l’a trou­vée en por­tant ta part à Dieu à la Mulo­tière… et elle ne l’aurait pas por­tée si elle n’avait pas par­donné à Ursule. Tu peux être fier de notre petite fille : elle est vaillante. »

J. Roc.

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